Cela fait dix ans que ça s’est passé. Un événement d’une ampleur gigantesque qui a changé ma vie à jamais.
C’était un soir de janvier. L’hiver tenait son rôle et le froid gelait mes os. Sur un parking, une cigarette se consumait entre mes doigts. Je regardais les gens passer. Un par un, j’observais leurs visages, leurs attitudes, leurs expressions. Savaient-ils que trois heures après, ils ne seraient plus comme avant ? Ils entraient comme si de rien n’était, ils entraient avec la curiosité sous le bras, ils pénétraient dans l’inconnu. Moi-même, je ne savais pas ce qui m’attendait. Je voulais juste, en entrant dans ce bâtiment, passer un bon moment. Je me laissais engloutir dans cette foule et pas à pas, je marchais vers la grande salle.
Des fauteuils rouges pour les gradins et au sol, des chaises blanches inconfortables et hideuses avaient été placées dans un alignement parfait. C’est sur l’une de celles-ci que je pris place. Je gardais mon manteau, le froid s’était invité dans la salle et sur ma chaise blanche, j’attendais que les lumières s’éteignent, ce moment où le noir fait apparaître des centaines d’ombres et où l’on sait que tout va commencer. Seconde après seconde, la salle se remplissait, minute après minute, les chaises et les fauteuils étaient pris d’assaut. Ca chuchotait, ça discutait, quelques hurlements, des tapements de mains se firent entendre, et puis les lumières disparurent et un silence extraordinaire prit vie.
Sur la scène, des personnages entrèrent en piste, ils attrapèrent leurs instruments et engagèrent les premières notes. Sur le devant, un micro attendait avec un tabouret de comptoir. Quand la musique se fut appropriée chaque recoin de la salle, il apparut en gesticulant les jambes, frappant des mains, faisant signe aux gens de se lever. Le micro dans les mains, il entama un « Allo Paris » avec la rage d’un homme qui sonne la charge vers un ennemi. Mes jambes n’en pouvaient plus de gigotement, assis sur une chaise qui, déjà, me semblait superflue. Au bout de trois chansons enchaînées avec une douce ivresse, il s’adressa à nous. Des mots qui, à jamais, sont inscrit dans ma mémoire. « Quand je suis venu dans la salle, j’ai vu des chaises ». Il avait prononcé ces derniers mots avec un étonnement volontairement poussé à l’extrême. A ce moment précis, la soirée changea de route. Plus rien n’existait du monde extérieur, la vie de centaines de personnes entra dans une douce folie. Les gradins se vidèrent et la foule afflua vers le devant de la scène. Transcendé par la force des mots de ce grand individu, je grimpai sur ma chaise. Debout, je ne contrôlais plus aucun de mes gestes. Je jouissais de cette anarchie naissante et, le poing levé, je chantai les paroles de sa chanson. Tout se passa très vite et les organisateurs prirent peur pour leurs chaises et se précipitèrent dans la panique pour les retirer. « Au 128 de la rue de Saint Denis, on espère pas, on oublie ». Il enchaînait les titres avec une énergie totalement déboussolante. La sueur coulait comme dans un torrent, je me sentais vivre pour la première fois. L’impression qu’un événement important de mon existence se déroulait et je ne voulais pas que ça s’arrête.
Et puis ce fut le « sha la la », assis sur son tabouret, il chantait ses vers poétiques d’une absolue beauté et il parlait de révolution, et puis le voilà debout sur le tabouret criant de toutes ses forces, de toute son âme. Il donnait l’image de celui qui donne sans restriction, sans retenue aucune. Sa beauté d’artiste n’avait aucun égal dans mes pensées et je buvais ses hurlements jusqu’à un coma éthylique de bonheur. Ensuite il sortit de scène. Pas de rappel, il avait tout donné. Dans le public, le « sha la la » résonnait dans tous les cœurs et dans toutes les bouches. Il avait suscité une magie qu’aucun de nous ne voulait laisser s’envoler, il nous avait donné un endroit où les soucis n’existaient pas. Une demi-heure durant, nous chantions des mots d’une tristesse nauséabonde avec une joie infinie.
Aujourd’hui, je me rends compte de influence de cette soirée et de cet homme sur ma vie et en particulier sur ma poésie.
Aujourd’hui, mes mots sont en berne et je m’habille de noir.
Aujourd’hui un poète s’en est allé.
Aujourd’hui, j’honore son nom et sa révolution.
LG Janvier 2010
Filed under: Musique, Rencontres Tagué: | mano solo
Un bel hommage à Mano qui a rendu les armes….